« La Bretagne à l'avant-poste de la Révolution française »

Tel est le titre d’une page du quotidien Le Télégramme du 3 octobre 2021. Un tel titre peut provoquer des contre-sens. Il ne s'agit pas d'un hommage aux députés du Tiers État bretons, ceux qui ont formé le Club Breton, précurseur du Club des Jacobins. Avant-poste ne signifie pas avant-garde.

Il s'agit du refus en 1788 par le Parlement de Rennes des édits de Louis XVI, avec le soutien de la noblesse.

Donc, le 10 mai 1788, le Parlement refuse d'enregistrer les édits du ministre de Louis XVI, Loménie de Brienne, qui bouleversent l'organisation judiciaire de la Bretagne, remettent en cause les prérogatives du Parlement et instituent les mêmes droits et impôts qu'ailleurs. Le Parlement veut maintenir ses prérogatives, notamment législatives et les droits de la province préservés par le traité d'union avec la France . Contraints par la présence de l'armée, les parlementaires finissent par s'incliner. Mais ils refusent de se mettre en vacances et à quitter Rennes, comme le veut le gouverneur disposant à cet effet de lettres de cachet. Le 2 juin, la situation tourne à l'affrontement avec la population et les troupes finiront par se retirer, permettant aux parlementaires de défiler victorieusement en ville.

La noblesse enverra une députation de 12 gentilshommes qui veulent rencontrer le roi pour lui faire part du « profond mécontentement de la province ». Après avoir vainement tenté de le rencontrer, ils sont jetés à la Bastille.

Il faudra attendre la chute du ministère Loménie de Brienne, le 25 août, pour que les embastillés soient enfin relâchés. Quelques semaines plus tard, l’abandon de la réforme judiciaire incriminée et le rétablissement des Parlements dans la plénitude de leurs fonctions leur assurent un retour triomphal en Bretagne. Louis XVI a cédé.

Mais qui sont ces parlementaires ? Le lecteur mal informé peut croire à une représentation populaire, ou à des agents publics comme ceux de nos tribunaux. Il n'en est rien ; les parlementaires sont propriétaires de leur charge, vendue par le Trésor. Il va de soi que cette noblesse de robe devait chercher à se refaire et à tirer le maximum de profit de sa position, notamment en revendant la charge. À la fin du XVIIème siècle, les charges de président à mortier et d'avocat général sont cotées 150,000 [1] et 90,000 livres à Rennes. [2]

Tout cela ne semble pas préfigurer la Révolution. Le Parlement de Rennes, comme les autres [3], voudra imposer l'élection aux États généraux selon les règles électorales de l’ancienne constitution de Bretagne, disposant que les députés du Tiers breton aux États bretons étaient nommés au sein des États provinciaux par les 47 représentants des 42 villes de la province, à l’exclusion des bourgs et des campagnes, et n’accordant aucune représentation au bas clergé. Le refus de la noblesse bretonne des élections par sénéchaussée fit que le Tiers État (95 % de la population) et le bas clergé bretons étaient seuls représentés aux États généraux, puis à la Constituante. Du coup, le Parlement de Rennes, comme les autres, verra sa popularité s'effondrer.

En fait, ce qui marque la situation, c'est que les privilégiés se sont dressés contre la monarchie, jusque-là « absolue », et ouvert une crise majeure. Contradictoirement, les privilégiés vont ouvrir les vannes à un courant qui va, d'étape et étape, emporter leurs privilèges, dissoudre les ordres, déboucher sur l'égalité des droits devant la loi et l'impôt. Et les choses iront très vite, des États généraux où se pose la question du vote, par ordre ou par tête, à l'Assemblée nationale, au serment du Jeu de Paume, à la Constituante. L'abolition des privilèges fait disparaître les particularismes, les institutions provinciales, les droits et fiscalités propres à telle province. Le mouvement des Fédérations marque l'aspiration spontanée à l'unité nationale, comme les citoyens de Bretagne et d'Anjou réunis à Pontivy le 15 janvier 1790 : « Nous, Français Citoyens de la Bretagne et de l'Anjou (…) Nous déclarons solennellement que n'étant ni Bretons, ni Angevins, mais Français et Citoyens du même empire, nous renonçons à tous nos privilèges locaux et particuliers. »

La mobilisation des privilégiés pour leurs propres intérêts a pu commencer à mettre le peuple en mouvement. Les émeutes se généralisent en 1789 : pour les salaires dans des manufactures, contre les nobles et la sujétion des paysans... La répression de l'armée royale est brutale.

« Quand le 5 mai a lieu l'ouverture des États généraux, la Révolution peut commencer, ses adversaires ont systématiquement balayé le terrain devant elle en se détruisant mutuellement. » [4]

 

[1]Soit près de 4 millions d'€

[2]http://www.infobretagne.com/parlement-bretagne-charges_2.htm

[3]Il existe 13 parlements judiciaires dans les « Pays d’État »

[4]La Révolution française 1789-1799  - J.M. Schiappa, Librio

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