Derrière les grands discours sur l’École de la République, le privilège du privé catholique
Depuis près de vingt ans, les réformes de la formation des enseignants se suivent et se contredisent à un rythme effréné, emblématique du sabotage de l’École publique par les gouvernements successifs. La dernière réforme en date, dont la mise en oeuvre s’étire depuis l’époque du gouvernement Borne, est une reprise en main de cette formation par le ministère et les rectorats, appuyée sur une anticipation du concours, qui serait placé à bac + 3 et non bac + 5. Les deux années de formation en alternance au niveau master auraient donc lieu après le concours.
L’objectif de cette réforme se comprend si l’on sait qu’elle fait suite à un rapport de l’inspecteur général Jean-Pierre Obin sur la promotion des « valeurs de la république » à l’école : ce rapport prétendait que la formation des enseignants devait entièrement sortir du périmètre des universités pour passer sous la tutelle du ministère, afin de diminuer l’attachement des enseignants du secondaire à leur discipline et surtout afin de pouvoir contrôler politiquement le contenu des formations, ce qui n’est pas possible si ces formations dépendent de l’Université, en vertu du principe de liberté académique.
Depuis plusieurs mois maintenant, les universités se battent pour garder la main sur la formation des enseignants du secondaire, et pour contribuer à la formation initiale des professeurs des écoles. Mais ce sont les Instituts nationaux supérieurs du professorat et de l’éducation (qu’il est question de baptiser « écoles normales du professorat » pour leur donner un vernis flatteur) qui décident, et derrière eux les recteurs, avec la volonté qu’aucune tête ne dépasse… en tout cas dans le public. Pour l’enseignement primaire, les recteurs ne veulent accréditer qu’une à deux « licences professorat des écoles » publiques par académie, ce qui aboutit à diminuer très fortement l’offre de formation pour les métiers de l’école primaire, en contraignant des universités à y renoncer. L’offre de formation publique et le maillage territorial ne sont plus garantis.
Sauf que… les établissements privés ne sont pas logés à la même enseigne. Or depuis quelques années, la formation des enseignants est devenue un champ de bataille politique des milieux catholiques. Par exemple, à Paris, une « école professorale » fondée par des militants libertariens et des catholiques et installée au lycée Saint-Jean-de-Passy propose ainsi des modules de préparation, et continuera à le faire.
Mais surtout, depuis un accord scélérat entre Bernard Kouchner et Joseph Ratzinger, les diplômes collés par les établissements supérieurs de droit du Vatican installés en France sont reconnus par l’État : les Instituts catholiques sont ainsi les seuls établissements privés autorisés à délivrer directement une licence ou un master, et ils ne s’en privent pas, tout en usurpant fréquemment le titre d’université, à Lille, à Lyon ou à Angers. Et les rectorats ne leur refusent rien.
La suite était prévisible : la « Catho d’Angers » a obtenu l’imprimatur rectorale pour ouvrir sa « licence professorat des écoles », et s’empresse de la déployer dans toutes ses antennes départementales. Concrètement, à Nantes, le ministère favorise ainsi une concurrence frontale avec la formation publique, dont les capacités d’accueil et les contenus sont bridés par le rectorat. Et surtout, dans le Morbihan, l’antenne de l’institut catholique aura le monopole de la formation au professorat des écoles, après que le rectorat et l’Inspé ont interdit à l’université publique (Université de Bretagne Sud) d’ouvrir la sienne.
Le message est clair : derrière les grands discours justifiant cette réforme par une volonté de rendre la formation « plus attractive » tout en renforçant les fameuses « valeurs de la Républiques », le ministère et ses séides organisent une raréfaction de l’offre publique et lâchent la bride au privé catholique. C’est la même logique qui est à l’oeuvre dans le projet de loi Baptiste, cyniquement intitulé « pour la régulation de l’enseignement supérieur privé », qui prévoit en réalité de contractualiser les relations entre l’État et les
établissements privés « d’intérêt général », instituts catholiques en tête, pour leur reconnaître le statut d’opérateurs du service public. La loi Baptiste, c’est la loi Debré appliquée à l’Université !
Face à cette situation, la Fédération Nationale de la Libre Pensée réitère ses exigences pour reconstruire la formation des enseignantes et des enseignants à l’École publique :
- l’octroi d’une allocation d’études permettant aux étudiantes et étudiants des classes populaires de s’engager dans des cursus longs ;
- un financement et des recrutements pour permettre à l’Université d’offrir une formation exigeante à l’ensemble des bacheliers qui le souhaitent, et sortir du cauchemar de Parcoursup ;
- dans les métiers de l’enseignement, un prérecrutement sous statut d’élève-fonctionnaire, permettant une formation disciplinaire et pédagogique adéquate ;
- la restauration complète du monopole de l’État sur la Collation des grades, la révocation de l’accord Kouchner / Ratzinger de 2009 et l’abandon du projet de loi Baptiste sur la contractualisation entre l’État et les établissements d’enseignement supérieur privé.
Contre les privilèges du privé confessionnel :
Fonds publics pour l’École publique, fonds privés pour l’école privée !
Pour le monopole de l’Université sur la Collation des grades !
Pour l’Enseignement supérieur libre, gratuit et ouvert !
Pour une formation des enseignants exigeante, rigoureuse et laïque, pour un statut protecteur des élèves-enseignants de l’École publique
Paris, le 1er janvier 2026
